18 mai 2018

Le déclin des populations d’abeilles, une problématique polyfactorielle

par Miels d'Anicet

© Daphné Caron

Plusieurs facteurs exercent une pression grandissante sur l’abeille : détérioration des habitats, alimentation non adéquate, intoxication aux pesticides, bouleversements causés par les changements climatiques, présence accrue de divers prédateurs, etc.

La détérioration des habitats, un appauvrissement majeur de l’alimentation de l’abeille

La disparition lente et progressive des milieux sauvages, au profit des zones de culture agricole, a éradiqué une grande partie des ressources florales, entraînant par le fait même la fragilisation des insectes butineurs. Pour être en santé et avoir un système immunitaire fonctionnel, l’abeille a besoin d’avoir accès à un garde-manger équilibré qui évolue au fil des saisons. Cela est possible uniquement dans un environnement diversifié, offrant du nectar et du pollen qui proviennent à la fois d’arbres, d’arbustes et de plantes herbacées, ainsi que de plantes indigènes et de plantes cultivées.

Lorsque ce n’est pas le cas, les abeilles sont privées de la ration quotidienne de nutriments et d’énergie dont elles ont besoin pour accomplir leurs multiples tâches. Ces carences ont aussi des répercussions, entre autres, sur la capacité de reproduction des faux-bourdons, sur la ponte de la reine et sur le développement physiologique des larves, qui, une fois adultes, n’auront pas les capacités suffisantes pour accomplir leur travail. Tous ces éléments amoindrissent la vitalité et les défenses de la colonie.
© Xavier Girard-Lachaine

 

 La transformation des modèles agricoles

 

 Depuis la Seconde Guerre mondiale, les milieux agricoles se sont beaucoup transformés pour satisfaire les besoins alimentaires croissants de l’humain. Ce faisant, ils ont modifié radicalement l’environnement naturel de l’abeille. Dans les 30 dernières années, le Québec a perdu la majorité de ses fleurs sauvages ancestrales. Les prairies dans lesquelles poussaient allègrement le pissenlit, l’asclépiade, la verge d’or, toutes ces fleurs que l’on qualifie souvent de mauvaises herbes ou d’espèces envahissantes, mais qui sont essentielles à la nature, ont disparu.

Elles ont cédé leur place aux céréales ou aux grains, comme le maïs, des plantes non mellifères qui forment ni plus ni moins des champs sans vie pour les abeilles !

Des zones de production intensive (grande culture) sont actuellement implantées dans des endroits où des fleurs sauvages offraient différents pollens et nectars. Ces zones, souvent consacrées aux monocultures (canola, tournesol, maïs, etc.), comportent des champs fréquemment visités par les abeilles en raison du nectar qu’elles y trouvaient, mais qui présentent désormais des variétés de fleurs n’offrant que du pollen et du nectar de piètre qualité.

L’emploi généralisé de pesticides, une menace importante

Comme les grandes cultures doivent être le plus productives possible et maintenues en permanence, les agriculteurs mènent une lutte acharnée contre l’invasion de certaines espèces végétales ou animales par des apports massifs de produits chimiques de synthèse comme les pesticides (qui comprennent les herbicides, les fongicides et les insecticides). Appliqués dans les champs pour vaincre certains insectes ravageurs, les insecticides ne font pas de discrimination et s’attaquent à bien d’autres espèces que celles visées en premier lieu.

L’utilisation de cultures d’OGM est tout aussi néfaste, car ces plantes accumulent des herbicides (glyphosates) dans leurs cellules. Ces substances sont ensuite évacuées par la sudation de ces plantes qui forme des gouttelettes à l’extrémité des feuilles. Ces gouttelettes représentent une source importante d’eau pour les abeilles, mais, malheureusement, elle est contaminée.

© Anne-Virginie Schmidt

L’utilisation croissante de produits chimiques dans l’agriculture cause également des dommages considérables aux abeilles. Certains insecticides provoquent des perturbations comportementales ou physiologiques, interférant, par exemple, avec le sens de l’orientation, la mémoire, la capacité à communiquer, la croissance des abeilles. Dans certains cas, ils peuvent même entraîner directement leur mort.

Des recherches ont aussi démontré que les produits chimiques que l’on retrouve dans les champs ont des effets cumulatifs, et même synergiques, sur la santé des abeilles, devenant ainsi plus toxiques que s’ils étaient ingérés séparément. Bien que de nombreux apiculteurs tentent d’éviter l’exposition de leurs abeilles aux produits chimiques à cause des risques d’intoxication grave, la prédominance de ces substances dans nos cultures agricoles rend cet exercice difficile.

Les semences enrobées d’insecticides qui sont notamment utilisées dans les cultures de canola, de maïs, de soya et de coton sont extrêmement toxiques pour les abeilles. Les plantes issues de ces semences propagent l’insecticide à travers leur nectar et leur pollen, récupérés par les abeilles. Les molécules très puissantes qu’ils contiennent agissent, même à faible dose, sur le système central des insectes et causent des dégâts importants sur leur santé. L’Union européenne (UE) a d’ailleurs suspendu pour deux ans le droit d’utilisation de trois insecticides faisant partie de la famille des néonicotinoïdes, qui étaient utilisés pour pulvériser les champs ou enrober des semences.

Un système de défense affaibli: un combat difficile contre les prédateurs

Comme tous les autres insectes, l’abeille n’échappe pas aux prédateurs qui cohabitent avec elle dans la nature. Par exemple, les ours détruisent les ruches pour atteindre les larves, dont ils sont si friands ; les mouffettes se postent à l’entrée des ruches pour attraper au vol les butineuses. Ces prédateurs naturels sont cependant aujourd’hui beaucoup moins nombreux et dangereux que ceux qui s’introduisent accidentellement sur notre territoire.

En effet, mondialisation oblige, les introductions accidentelles de parasites et d’agents pathogènes se sont multipliées au cours des dernières décennies. Par exemple, Varroa destructor, une petite araignée rouge originaire de l’Asie du Sud- Est, est actuellement considérée comme l’une des principales causes de mortalité des colonies d’abeilles au niveau mondial. Cet acarien parasite a réussi à s’implanter rapidement sur plusieurs continents à cause des échanges de marchandises effectuées d’un pays à l’autre. Varroa n’est évidemment pas le seul parasite venu d’ailleurs. Le petit coléoptère de la ruche, Æthinatumida, originaire de l’Afrique du Sud, et le frelon asiatique, qui envahit actuellement l’Europe, causent eux aussi des dommages importants. Enfin, les agressions microbiologiques voyagent également et sont de plus en plus fréquentes, compte tenu de la proximité des ruchers de différents apiculteurs.

Les facteurs hostiles de leur milieu de vie (carence alimentaire, pesticides) affaiblissent de façon générale le système immunitaire des abeilles. Cet affaiblissement rend ensuite leur défense contre les prédateurs, les parasites et les virus encore plus difficile à assurer.

© Anne-Virginie Schmidt

Perturbations environnementales, pollution et changements climatiques

Plusieurs autres facteurs augmentent les taux de mortalité des abeilles, dont la pollution industrielle qui affecte l’eau, l’air et le sol. Les bouleversements climatiques observés depuis plusieurs années provoquent actuellement d’importantes fluctuations de température, ce qui influence directement les activités saisonnières des colonies et la production de miel. Ces fluctuations ont des répercussions, entre autres, sur les périodes de fl oraison et les volumes de précipitations, qui affectent à leur tour la qualité et la quantité de nectar disponible pour les abeilles.

L’apiculture en crise

Confronté à la crise actuelle des mortalités massives au sein des colonies d’abeilles, l’apiculteur a perdu plusieurs de ses repères dans l’exécution des tâches liées à son métier. Jusqu’au XXe siècle, il était plus facile pour les apiculteurs de posséder des ruches et de maintenir leurs abeilles en santé. Chacun pouvait s’attendre à des pertes annuelles d’abeilles de 5 à 10 %, les méthodes de travail étaient relativement constantes, les productions de miel, aussi.

Mais la situation a bien changé. Depuis une quinzaine d’années, les apiculteurs subissent des pertes d’abeilles qui varient de 30 à 70%, et parfois même plus. Une sombre réalité les plonge dans un tourbillon de variables qu’ils tentent de comprendre et qu’ils ne contrôlent pas, mais qui s’aggravent et marquent l’urgence de la situation. Ils doivent dorénavant reconstruire constamment leur cheptel de ruches, condition nécessaire pour qu’ils puissent vivre de leur métier, mais qui augmente considérablement leurs coûts de production. La complexité des nouvelles problématiques auxquelles ils ont à faire face, combinée à l’inaction des pouvoirs publics, suscite parfois tristesse, découragement et colère.

© Daphné Caron

La pollinisation au coeur des cultures, l’envers de la médaille

Si l’utilisation des ruches en milieu agricole est devenue indispensable, il n’en reste pas moins qu’elle est loin d’être sans conséquence sur la santé des abeilles. L’importance que prend cette pratique a un impact direct sur le stress subi par les abeilles, puisqu’elle est la manipulation apicole la plus éprouvante pour les colonies. D’abord chargées sur des camions, les abeilles doivent voyager pendant de longues heures, et souvent par grande chaleur, pour être ensuite déposées au centre d’une culture immense et qui ne leur offrira qu’une seule et unique source de nourriture ; ce désert alimentaire leur impose une alimentation trop pauvre par rapport à leurs besoins réels. Les vastes étendues de monocultures n’offrent, par moment, aux abeilles que quelques gouttes de nectar, en plus d’être souvent chargées de pesticides.

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